Le voile islamique : mise en pratique de la pudeur

Extrait du Livre – Jaddi Chrif raconte… Les grandes Notions de l'Islam ( Où l'acheter ? )

Dans le salon, Jaddi Chrif et ses deux petites-filles, Zeynab et Safia, viennent d’entamer leur discussion lorsque Hasan, leur frère, arrive.

As-salâmu ‘alaykum, Jaddi. As-salâmu ‘alaykum, les filles. Comment allez-vous ? De quoi parlez-vous ?

Du voile islamique.

Oh ! Sujet à la mode… Bah, ça ne me concerne pas vraiment, alors. Je vais aller voir Jidda. Elle prépare des gâteaux ! Ça, ça me concerne…

Non, non, Hasan ! Tu restes avec nous. Tu n’imagines pas à quel point ce sujet te concerne toi aussi. Allez, assieds-toi là !

Bismillâh, alors. D’habitude, quand je me retrouve dans une discussion sur le voile, on me dit que ce sujet ne concerne que les femmes et qu’il faut être une femme pour savoir ce que ça représente de le porter.

ça ne m’étonne pas vraiment, beaucoup de gens n’ont pas compris le fond de cette question. On en parlera tout à l’heure, in châ Allâh. Alors, Zeynab, peux-tu répéter ce que tu nous disais avant que ton frère nous rejoigne ?

– Je disais que j’étais vraiment surprise qu’un simple voile sur la tête, ou même sur le visage, déchaîne à ce point les passions. Tout le monde en parle, les médias, les intellectuels, les philosophes, bien sûr les politiques, et même les gens de la rue ! Ils en parlent tous. Et pas en bien, ce qui me dérange beaucoup.

– Oui, je comprends ma fille. Mais tu sais, qu’ils parlent du voile, ou de n’importe quel autre aspect de l’islam, n’est pas un problème en soi.

– Même lorsqu’ils en parlent en mal ?

– Même ! Voulez-vous que je vous indique quel est le véritable problème ?

– Bien sûr, Jaddi !

– Le problème est qu’ils en parlent comme un sujet dénué de signification, qui n’est lié à rien, indépendant de tout. Ils lui donnent le sens qu’ils veulent et font du hors-sujet. Or ce qui me dérange le plus, moi, c’est que c’est de notre faute à nous.

– Nous, les musulmans ?

– Oui. C’est nous qui orientons les discussions d’une manière qui ne convient pas au sujet. C’est nous qui rendons les choses ambiguës.

– Comment ça, Jaddi ?

– Écoutez bien, c’est important. Imaginez ceci : si toutes les musulmanes du monde, ou même la majorité d’entre elles, portaient le voile, à votre avis, comment parlerait-on du voile en France ?

– Eh bien, j’imagine qu’on n’en parlerait pas autant, si ?

– C’est un peu ça l’idée, en effet. Si les femmes musulmanes portaient toutes le voile, on n’imaginerait pas une musulmane sans le voile. Et les gens ne parleraient du voile qu’en le liant à l’islam, pas comme un sujet indépendant, sans racine religieuse. Les gens se demanderaient certainement s’il y a vraiment des preuves islamiques qui rendent le voile obligatoire, ou encore pourquoi le voile est obligatoire dans l’islam. Et ceux qui sont très opposés au voile critiqueraient sans doute l’islam sur cette question. Mais peu importe finalement car tous les jugements sur le voile seraient liés à l’islam d’une manière ou d’une autre. Vous comprenez ?

– Oui, en fait dans la tête de tout le monde, le voile serait lié à l’islam.

– Voilà. Alors qu’aujourd’hui que se passe-t-il ? On parle du voile sans jamais le lier à l’islam. On le lie aux musulmans ou à ceux qui se disent musulmans. Les médias, les gouvernements en arrivent même à prétendre que quand ils critiquent le voile, ils ne critiquent ni les musulmans ni l’islam ! Et ça, c’est de notre faute. C’est nous qui avons enlevé l’islam dans les questions islamiques.

– Parce que toutes les musulmanes ne portent pas le voile, c’est ce que tu sous-entends ?

– Oui, c’est bien l’idée générale, mais les choses sont plus complexes que cela. On constate en regardant les avis et les comportements des musulmans par rapport à la question du voile qu’il n’y a pas d’unité. Au niveau de la croyance, tous les musulmans ne sont pas convaincus que le voile est obligatoire, ou même important, ni qu’il remplit une fonction spéciale. Certains croient fermement qu’il s’agit d’une prescription, d’autres affirment qu’il n’est pas obligatoire aujourd’hui, d’autres encore ne savent pas vraiment, d’autres pensent qu’il n’est qu’un détail puisqu’il n’est pas un pilier de l’islam, d’autres enfin s’en moquent. Et quand on regarde le comportement des croyantes, c’est pareil. Certaines musulmanes le portent, d’autres souhaitent le porter, d’autres ne souhaitent pas le porter tout en pensant qu’il est obligatoire, et d’autres enfin pensent qu’il n’est pas du tout obligatoire et que le porter est une exagération inutile. Même les musulmans jouent un rôle dans cette désinformation. Certains maris, certains pères ne veulent pas que leur femme ou leurs filles le portent, quand d’autres ne s’en mêlent pas, considérant que mettre le voile ou ne pas le mettre c’est la même chose. Quand les non-musulmans observent cela de l’extérieur, ils ne peuvent pas s’y retrouver. Et que comprennent-ils ? Ils comprennent que le voile n’est pas lié à une règle islamique qui s’impose à tous, mais qu’il dépend juste de la décision personnelle de chacun. Comme s’il n’y avait aucune règle concernant le voile dans l’islam.

– Que veux-tu dire, Jaddi ?

– Je vous donne un exemple. Si un étranger arrive en France et regarde de quelle manière les gens conduisent, il va en déduire que la conduite à droite est obligatoire vu que tout le monde conduit à droite. Il comprend facilement qu’on ne conduit pas comme on veut en France. Mais quand il regarde la manière dont on se vêtit en France, il comprend que là il n’y a pas de règle. Je vous donne cet exemple pour vous faire comprendre que c’est notre manière de faire qui détermine la manière dont les non-musulmans vont considérer le voile.

– Oui, c’est clair. En fait, ils voient qu’il y a plusieurs groupes de musulmans qui s’opposent.

– Oui et c’est ce qui les conduit à penser que l’islam ne dit rien d’important ni de clair sur le voile. Si des femmes portent le voile, ça ne peut pas être une question d’islam. Et s’ils regardent de quelle manière se divise la communauté, ils observent que celles qui portent le voile sont en réalité une minorité.

– C’est vrai, Jaddi. Les journalistes et les politiques, qui sont pourtant censés maîtriser les sujets dont ils parlent, disent aussi que pour le voile il y a deux écoles, deux interprétations.

– C’est juste. Ce qu’ils veulent dire, c’est qu’ils observent deux types de comportements, c’est ça qu’ils appellent écoles ou interprétations. Des femmes portent le voile et d’autres ne le portent pas. C’est suffisant pour penser qu’il y a deux écoles. Ils ne cherchent pas à savoir si ce sont bien des avis islamiques et si ces avis sont soutenus ou pas par des arguments et des savants. Il leur suffit de voir que des musulmanes ne le portent pas pour décréter que ne pas porter le voile est un avis. Surtout quand des pays à majorité musulmane interdisent le voile dans certains endroits, comme la Tunisie ou la Turquie.

– Mais enfin, Jaddi, la très grande majorité des femmes qui ne portent pas le voile reconnaissent pourtant que c’est une obligation ! Toutes les sœurs que je connais le pensent. Celles qui ne le portent pas encore espèrent le porter un jour, et aucune d’elle ne dit qu’il n’est pas obligatoire.

– Admettons que la majorité des femmes musulmanes en France considèrent le voile comme une obligation. Ce qui reste dans la tête des gens c’est quand même l’écart entre les paroles et la mise en pratique. Quand on regarde dans la rue, on ne voit pas beaucoup de voile. Et c’est à peu près comme cela dans de nombreux nombreux endroits sur la planète, à quelques exceptions.

– Oui comme en Arabie Saoudite ou en Afghanistan à l’époque où les Talibans géraient effectivement le pays, c’est ça ?

– Oui. D’ailleurs dans ce cas, ceux qui sont contre le voile disent que c’est la preuve que les femmes musulmanes portent le voile quand elles y sont obligées. Comme ils voient que partout ailleurs les femmes ne portent pas toutes le voile, ils pensent avoir la preuve que dans ces pays-là les femmes ne le portent que parce qu’elles y sont forcées par les dirigeants, vous voyez ? Et pourtant les spécialistes disent exactement le contraire. Je me souviens d’un journaliste, spécialisé sur l’Afghanistan, qui avait dit sur France Info, dans les années 2001-2002, que la « burqa » ne dérangeait que les non-musulmans de Kaboul, c’est-à-dire une petite portion des habitants, mais qu’elle ne dérangeait pas la grande majorité des Afghanes, qui n'avaient pas attendu les Talibans pour le porter. Donc ce n’est certainement pas une preuve.

Subhânallâh ! Il a dit ça ?

– Oui. Mais lui connaissait l’Afghanistan et il était apparemment honnête. Qu’Allâh le guide.

Âmîne !

– Donc, après tout cela, vous comprenez que même si on soutient le voile, c’est le fait de ne pas le porter qui retient l’attention. Ce qui compte dans l’esprit des non-musulmans, ce sont les convictions qui sont mises en pratique. Ils voient d’un côté des gens qui sont clairement opposés au voile et qui ne le mettent pas et de l’autre côté des femmes qui le soutiennent et le portent. Et ils observent au milieu l’immense majorité, plutôt silencieuse, qui ne le porte pas. Comment croyez-vous qu’ils interprètent cela ?

– Eh bien, les gens se disent que les femmes qui ne portent pas le voile vivent leur islam sans donner d’importance à la question du voile. Et qu’on peut donc être musulmane sans lui accorder d’importance.

– Exactement, Safia. Même si ces sœurs sont effectivement en faveur du voile, le fait qu’elles ne le portent pas joue sur la façon dont les non-musulmans comprennent les choses. Et malgré cela, les sœurs qui portent le voile restent perçues comme une minorité. On ne prend pas vraiment en compte le fait que les sœurs non voilées peuvent être pour le voile. D’abord, parce que bien souvent elles ne s’expriment pas. Ensuite et surtout parce que, quand les frères et les sœurs s’expriment, ils marquent toujours le bien qu’il y a à porter le voile, mais rarement le mal qu’il y a à ne pas le porter. En gros, ils mettent en avant le verre à moitié plein et pas le verre à moitié vide…

– Je ne vois pas très bien ce que tu veux dire, Jaddi…

– Je m’explique, Safia. Les femmes musulmanes qui portent le voile sont considérées comme une minorité par les non-musulmans, c’est vrai, mais aussi et d’abord par les musulmans eux-mêmes. Par notre communauté.

– Comment ça ? Pour ceux et celles qui sont contre le voile, je comprends. Ils pensent que les femmes voilées en font trop, qu’il n’est pas nécessaire pour être quelqu’un de pieux. Ils rejettent clairement les femmes voilées. Mais pour les autres, celles et ceux qui sont pour le voile, je ne comprends pas ?

– Écoutez ! Ces soeurs sont pour le voile, mais ne le portent pas, ou pas encore. Pourquoi ? Pour des raisons de faiblesse, comme elles le disent bien souvent. Elles expliquent que ce n’est pas une question de conviction et de certitude, mais une question de contexte, une question de manque de courage, de timidité, de peur du regard des autres… Elles disent souvent qu’elles considèrent que les femmes voilées ont atteint un haut niveau de spiritualité. On entend par exemple dire ceci : « Celles qui portent le voile sont avancées par rapport à nous au niveau spirituel. Nous aimerions être comme elles. Elles sont fortes. Elles sont courageuses. On les envie vraiment ! » Vous comprenez où est le problème ?

– Pas précisément, non.

– Eh bien, les musulmans qui sont pour le voile, somme toute, traitent les femmes voilées comme si elles faisaient des choses en plus. Ils ne présentent pas le port du voile comme la norme. Même s’ils en sont convaincus au fond d’eux, cela n’apparaît pas dans leurs paroles. La norme qui ressort de ce qu’ils disent c’est, au contraire, que le voile n’est pas porté. Celles qui le portent en font plus. Normalement, on devrait communiquer sur le fait que ce sont celles qui ne le portent pas qui en font moins. Vous voyez ? C’est ça de présenter le verre à moitié plein et pas le verre à moitié vide.

– Tu veux dire que quand on parle du voile, on a tendance à ne pas parler du péché que constitue le fait de ne pas le porter ?

– Oui, Hasan, c’est ça. Et c’est une nouveauté dans notre communauté. Si vous regardez le comportement de nos ancêtres, les compagnons du Prophète, ‘alayh-is-salâm et de leurs élèves, vous verrez qu’ils voyaient surtout leurs péchés, et se jugeaient non pas sur ce qu’ils faisaient de bien mais sur ce qu’ils faisaient de mal. La norme, c’était l’obéissance. Et ils guettaient les manquements. C’est une question de perspective, une façon de voir et de présenter les choses. Aujourd’hui, on ne met plus vraiment l’accent sur nos propres manquements et le châtiment qui va avec. On communique mal et cela renforce encore la stigmatisation des femmes voilées comme une minorité, une minorité qui en fait trop pour certains ou qui en fait plus pour les autres. En conséquence, quand les journalistes et les politiques parlent du voile, ils ne parlent pas du « voile en islam » mais du « voile d’une minorité ». Et c’est malhonnête autant qu’injuste parce qu’ils pourraient, s’ils le voulaient vraiment, aller aux sources de l’islam et voir ce qu’il en est vraiment. Et forcément, les questions abordées à ce sujet sont donc celles que l’on aborde pour juger une minorité. Et cela suscite toujours beaucoup de bavardage.

– Mais pourquoi, dans ce cas, ils ne discutent que du voile ? Il y a bien d’autres adorations que les musulmans pratiquent en minorité, non ?

– Mais pourquoi, dans ce cas, ils ne discutent que du voile ? Il y a bien d’autres adorations que les musulmans  pratiquent en minorité, non ?

– Ils ne discutent pas que du voile justement, Zeynab ! Toutes les pratiques religieuses, visibles et publiques, qui sont pratiquées par une minorité de musulmans sont discutées. On ne discute pas du fait que les musulmans prient mais on en discute quand ils prennent au sérieux le fait de prier à l’heure et qu’ils organisent leur journée, ou choisissent un travail, en fonction de cela. On ne discute pas du fait que les musulmans ne boivent pas d’alcool mais on en discute quand ils ne se mêlent pas aux réunions alcoolisées ou demandent à ce qu’il n’y ait pas d’alcool à table. Par contre, on ne discute pas du jeûne. Pourquoi ? Parce que la très grande majorité des musulmans jeûnent. La norme, c’est de jeûner. Ceux qui ne jeûnent pas sont hors norme. Alors pour les gens, le jeûne est bien une prescription islamique. Même les politiques et les journalistes n’osent pas prétendre le contraire. Et de ce fait, on n’imagine pas que quelqu’un ne jeûne pas sans avoir une raison islamique pour cela. Ainsi quand il s’agira de permettre au footballeur de ne pas jeûner les jours de match, le sélectionneur de l’équipe de France va prétendre que « l’islam permet de ne pas jeûner quand c’est difficile ». Vous voyez ? L’islam est revenu au cœur des discussions dans ce cas. Personne ne va discuter le caractère obligatoire du jeûne en islam ! On ne fait pas comme pour le voile en disant qu’il y a deux avis et deux écoles pour le jeûne : une école qui dirait qu’on doit jeûner, et une école qui dirait qu’on n’est pas obligé de jeûner.

– Mais oui, c’est clair !

– Ce sont uniquement les pratiques visibles, publiques qui sont discutées lorsqu’elles sont accomplies par une petite partie des musulmans. Et dans ces cas-là on ne cherche pas l’avis de l’islam, on ne fait plus référence à l’islam. Un jour, l’une de mes collègues m’a vu avec des écouteurs sur les oreilles à mon bureau. Elle m’a demandé ce que j’écoutais. Quand je lui ai dit que c’était le Coran, elle s’est écriée : « Oh ! Mais donc vous êtes intégriste ! »

– C’est impressionnant ! Juste pour ça ?

– Oui, juste pour ça. Mais ce n’est pas rien. Elle a perçu comme une pratique rare le fait que je tienne à écouter le Coran jusqu’au travail. Pour elle, il y a peu de musulmans qui écoutent le Coran comme cela. Elle m’a perçu comme appartenant à une minorité et a assimilé cela à de l’intégrisme, une exagération dans laquelle la majorité des musulmans ne tombent pas. Elle n’a pas essayé de voir le rapport entre écouter le Coran souvent et l’islam, elle a juste vu mon attachement au Coran comme quelque chose de rare, donc de suspect. 

– Suspect ? Oui, ça y ressemble, Jaddi.

– C’est comme cela qu’on parle des minorités. On ne cherche pas à savoir si les femmes voilées ont raison ou pas religieusement, non. On discute des raisons « pas nettes » pour lesquelles elles tiennent à porter leur voile. Quelles sont leurs revendications politiques, ethniques, sociales ? Pourquoi cherchent-elles à se distinguer de la masse ? Pourquoi cherchent-elles à se montrer, à en faire trop, à sortir de la norme ? Et on s’interrogera sur les problèmes psychologiques, ou économiques et sociaux, qui leur sont spécifiques. Ont-elles quelque chose à prouver ? Ont-elles été forcées ? Par leur père, leur frère, leur mari ? Sont-elles timides, soumises ? Se sentent-elles inférieures aux hommes ? Pourquoi ne s’émancipent-elles pas ? Quelle structure psychique les pousse à se laisser manipuler de la sorte ? Pourquoi ont-elles cette lecture rétrograde et minoritaire de l'aspect vestimentaire ? Et accessoirement, dans un souffle humaniste dégradant, comment faire pour les sortir de leur galère ? Voilà ce que c’est que de les traiter en minorité. En fait on oublie le lien entre le voile et l’islam et on cible uniquement la porteuse du voile.

– Et c’est pareil, comme tu l’as dit tout à l’heure, dans l’autre sens, non ? Tu as dit que les musulmans eux-mêmes traitaient les sœurs voilées comme une minorité. Ils ne communiquent pas réellement sur le voile dans l’islam mais sur les sœurs elles-mêmes, leurs capacités, leur force, leur courage… L’image du verre à moitié plein, quoi. 

– C’est exact. C’est une bonne chose de reconnaître les mérites des femmes voilées, mais il faut rester mesuré et mettre en avant, quand on parle d’un ordre d’Allâh, ses propres manquements avant de souligner la piété des autres. Parce que sinon, quoi qu’on en dise, quelle que soit notre intention, on aura isolé les femmes voilées dans la communauté, en faisant d’elles des êtres à part, et en dehors de la société. Exactement comme le font les « musulmans » qui sont officiellement contre le voile, et les sociétés non musulmanes. Cela se passe même dans les pays à forte population musulmane. On traite les gens attachés à la sunnah du Prophète, ‘alayh-is-salâm,  comme une minorité. Même ceux qui reconnaissent que c’est ce que l’islam nous demande. D’une côté, ils sont critiqués, on leur dit qu’ils en font trop, qu’ils divergent de la société, qu’ils cherchent à causer des problèmes et la désunion, ou même qu'ils rejettent les autres et ne les respectent pas. D’un autre côté, au contraire, on les encense en disant qu’ils ont atteint un haut niveau de spiritualité. On les affuble de noms stigmatisant, comme au Sénégal ou en Tunisie. Des noms qui stigmatisent leur tendance à être attachés à la sunnah et qu’on utilise autant pour les encenser que pour les railler.

Subhânallâh !

– Vous comprenez donc ce qui se passe quand on traite comme une minorité les musulmans qui veulent suivre leur religion de manière scrupuleuse ?

– Oui, on en arrive ne plus traiter leurs pratiques en fonction de l’islam. On fait des hors-sujet comme tu le disais tout à l’heure !

– C’est ça. On parle des questions islamiques, mais en les rangeant dans les mauvaises catégories. Pour le voile, la bonne catégorie, c’est « la pudeur ». Et c’est un sujet qui a une importance fondamentale et de nombreuses applications en islam. Quand on touche à la pudeur, on touche à l’îmâne, comme vous le savez, et donc à l’entrée au Paradis. Quand on parle du voile, on doit parler de l’îmâne, de la pudeur, de la satisfaction du Créateur, du Paradis et de l’Enfer… Ce n’est pas un sujet indépendant de la religion. On ne peut pas le traiter sans parler de religion.

– La pudeur, oui, exact, Jaddi. Mais le problème c’est que c’est une notion floue et que chacun a sa propre définition de la pudeur, non ?

– Sans doute. Mais là on parle de la pudeur islamique. Vous comprenez l’enjeu, n’est-ce pas ? Comme on l’a vu tout à l’heure, le problème c’est que les uns et les autres ont retiré l’islam de leurs discussions sur le voile. Aussi, pour en parler correctement, il faut réintroduire l’islam. En islam, le voile n’est pas une question de niveau socio-économique ou de revendication politique et sociale, ni de niveau intellectuel ou spirituel, mais une question de pudeur. Après cela, qu’on soit d’accord avec la définition islamique de la pudeur ou pas, peu importe, mais au moins on aura remis l’esprit de l’islam au cœur de la question du voile. C’est clair ?

– Oui. Mais la plupart des gens ne sera pas d’accord avec cette définition de la pudeur, c’est sûr !

– Sans doute et ce n’est pas dramatique. Ce qui est problématique encore une fois, c’est que ce sont les musulmans eux-mêmes qui remettent dans le jeu des définitions non islamiques de la pudeur.

– Tout est de la faute des musulmans, quoi ?

– Non, ce n’est pas ça, Hasan. Les politiques et les journalistes, en grande partie, ne sont pas honnêtes sur ces questions. Ils ont leur propre message à faire passer. Alors, que nous communiquions bien ou pas ne change rien pour eux. Mais les gens du peuple, notre famille, nos voisins, nos collègues, eux, ne sont pas anti-islam par principe, mais parce qu’ils sont désinformés. Et cette désinformation est d’abord de notre fait. Combien de fois en entend les gens dire qu’ils connaissent de bons musulmans qui pourtant boivent de l’alcool, ne jeûnent pas, ne prient pas, ne porte pas le voile ou la barbe… Alors, oui, Hasan. Nous sommes fautifs parce que nous sommes les seuls, avec nos savants, habilités à communiquer sur la religion islamique, à condition de ne se baser que sur des références authentiques et de s’en tenir aux consensus dans la communauté, depuis son origine. Si nous communiquons mal, l’islam sera mal compris. Si nous divergeons, les non-musulmans vont bien entendu retenir la version qui leur convient le mieux, celle qui leur parle le plus. Beaucoup de musulmans et de musulmanes disent que de ne pas porter le voile n’empêche pas d’être pudique ou qu’on peut porter le voile et être pourtant moins pudique que celles qui ne le portent pas. Cette façon de présenter les choses perturbe la transmission du message à des gens qui ont déjà des définitions assez étranges de la pudeur. En France, par exemple, on trouve des nudistes qui disent avoir de la pudeur. Alors que dire des femmes non voilées !

– Oh, oui ! Je me souviens d’un acteur français qui disait dans une interview qu’il était tellement pudique que les choses qu’il faisait dans les films – il prenait l’exemple de films où il se dénudait – il ne le faisait pas dans sa vie privée !

– C’est assez typique. Souvent on réduit la pudeur à certains aspects de la personnalité humaine seulement. Mais en islam, la pudeur n’est pas une branche de l’îmâne pour rien. Elle touche absolument tout. Et nous avons besoin d’une définition islamique complète de la pudeur. Par la grâce d’Allâh, le Prophète, ‘alayh-is-salâm, nous la donne dans ce hadith, que les savants jugent bon sinon authentique, et que l’on trouve chez At-Tirmidhiyy et chez Al-Hâkim. Le Prophète a commencé par ordonner aux compagnons ceci : « Soyez pleins de pudeur vis-à-vis d’Allâh. Éprouvez envers Lui une pudeur réelle, forte et sincère. » 

– Ça veut dire quoi ?

– Patience, Zeynab. Le hadith est là pour répondre à la question. Déjà, ce qu’on peut dire c’est que certains savants ont expliqué que cela signifie « craignez Allâh réellement ».La crainte, c’est la taqwâ, comme vous le savez. Et la taqwâ, c’est, comme le disaient certains de nos pieux ancêtres, un voile entre l’homme et ses péchés. C’est ce qui empêche de faire n’importe quoi. Et cela est confirmé par cet autre hadith très connu, un hadith authentique que l’on trouve chez Al-Bukhâriyy, dans lequel le Prophète, ‘alayh-is-salâm, nous apprend que chaque peuple a appris ceci de son prophète : « Si tu n’éprouves aucune honte, aucune gêne, aucune pudeur, fais donc ce que tu veux ! ».

– Ce qui signifie que la pudeur est ce qui empêche de faire du mal, c’est ça.

– Oh ! Tu sais Hasan, les savants ont donné plusieurs interprétations de ce hadith. Mais elles se rejoignent disons sur trois choses, qui nous intéressent particulièrement ici : la pudeur a une importance primordiale aux yeux d’Allâh, elle englobe l’ensemble de ce qui fait l’être humain, elle empêche l’homme de faire ce qu’il ne veut pas qu’Allâh et que les hommes de bien le voient faire.

– J’ai bien compris, al-hamdu lillâh. Donc quelle est cette définition islamique de la pudeur ?

– Eh bien, quand le Prophète, ‘alayh-is-salâm, a ordonné aux compagnons d’être véritablement pudiques vis-à-vis d’Allâh, ils ont répondu : « Ô envoyé d’Allâh, nous sommes pudiques et al-hamdu lillâh. » C’est une réponse pleine de soumission à Allâh et pleine d’humilité. Ils ont voulu faire savoir au Prophète, ‘alayh-is-salâm, qu’ils n’étaient pas impudiques et ont remercié Allâh pour cela. Mais comme le soulignent les savants, ils n’ont pas prétendu être parvenus à la vraie pudeur, ni même la connaître. En ce sens, leur réponse est une demande d’éclaircissement. Et le Prophète leur a dit : « Non, ce n’est pas cela. La vraie pudeur vis-à-vis d’Allâh, c’est de préserver sa tête et ce qui est lié à elle, ainsi que son ventre et ce qui est lié à lui, et c’est de penser à la destruction et à la mort ; et que celui qui désire l’Au-delà délaisse la beauté illusoire de cette vie-là. Ainsi, celui qui a fait cela éprouve de la réelle pudeur vis-à-vis d’Allâh. » C’est clair pour vous ?

– C’est étrange, c’est à la fois clair et pas clair. Le message général, je le comprends : la pudeur touche tout. Mais certains points ne sont pas clairs pour moi. Que veut dire « ce qui est lié à la tête » et « ce qui est lié au ventre » ?

– Déjà, voyez une chose. La vraie pudeur est une protection. Une protection permanente. Ensuite elle touche tout le corps humain et l’ensemble du comportement. Et elle touche l’intérieur de l’homme. N’oubliez pas que la pudeur fait partie de l’îmâne, qui est, comme vous le savez, composé des croyances, des paroles et des actes. Alors la pudeur prend naissance à l’intérieur. Pour préserver son corps, il faut avoir des raisons de le faire, des motivations. Ces motivations sont, comme nous l’explique le Prophète ici, ‘alayh-is-salâm, de penser à la tombe, de penser souvent qu’on va vers la mort quelle que soit l’importance qu’on donne et l’amour qu’on éprouve pour cette vie-là. La pudeur marche avec l’amour de l’Au-delà, et la vie d’ici-bas, courte et trompeuse, ne fait que démolir cette relation. Alors quand on a conscience en permanence qu’on va mourir et qu’on va tout laisser ici, sauf ce qu’on aura fait pour Allâh, on va se préserver. Préserver sa tête, c’est-à-dire qu’on ne va pas l’utiliser dans la désobéissance. En particulier, on ne va pas se prosterner devant un autre qu’Allâh, on ne va pas la baisser par ostentation pour un autre qu’Allâh. On garde la tête haute, on ne s’humilie que devant Lui. Et ce qui est lié à la tête, c’est la langue, les yeux, les oreilles. Le vrai pudique va être très attentif à ne pas les utiliser dans la désobéissance, à ne pas regarder ni écouter n’importe quoi, à ne pas parler de manière déshonorante et illicite. Remarquez une chose importante pour la suite, les enfants. Quand le hadith parle de préserver ses yeux, cela comprend le fait de ne pas regarder la nudité d’autrui. On y reviendra in châ Allâh.

– Donc c’est la même chose pour le ventre. Protéger son ventre c’est le protéger de la nourriture illicite, c’est ça ?

– Tout à fait. Et ce qui est lié au ventre, c’est…

– C’est le reste du corps. Les parties intimes, les jambes, les mains, les pieds qu’on ne doit utiliser que dans le bien.

– Bravo. Et il y a le cœur également. Qu’on doit préserver de toutes les impuretés. Vous avez compris ? Vous voyez, la pudeur concerne l’obéissance à Allâh, par le cœur, la langue, l’ensemble du corps et du comportement. La pudeur, c’est se préserver de la désobéissance. Alors, Hasan, comprends-tu pourquoi ce sujet te concerne autant que tes sœurs ?

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Catégorie :: Opinions

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