Une fondation fantôme pour financer l’islam de France

A en croire une dépêche de l’AFP datée du 16 octobre et de courts articles dans les quotidiens nationaux, la Fondation pour les oeuvres de l’islam existe enfin. Deux ans après que le Journal officiel a annoncé sa création, la voilà enfin dotée de dirigeants. Mais cette organisation, reste, à ce jour, une coquille vide. Sans que personne, parmi ses dirigeants, ne semble le regretter.

La ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, le reconnaissait à demi-mot dans le discours qu’elle a donné à la Grande Mosquée de Paris le 10 octobre:

« Je soutiens et j’accompagne la mise en place effective de la fondation par le président pressenti et le conseil d’administration pour les Oeuvres de l’islam, créé il y a deux ans, mais qui demeure une virtualité à ce jour. »

Une fondation créée pour contourner la loi de 1905

C’est à la fin des années 90 que l’idée apparaît, chez les spécialistes et dans les cabinets ministériels: les musulmans de France ne disposent pas des ressources suffisantes pour autofinancer leurs besoins (constructions de lieux de cultes, aménagements de ceux existants et formation des cadres religieux).

Avec les attentats du 11 septembre, la méfiance envers les flux financiers venant de l’étranger financer l’islam de France grandit. Et après la loi sur l’interdiction du port du voile à l’école, la question gagne encore en acuité. Ainsi naît en 2003 le Conseil français du culte musulman (CFCM), interlocuteur privilégié de l’Etat sur les questions relatives à l’islam.

Problème: comment financer ses activités, alors que la loi de 1905 interdit à l’Etat d’aider financièrement les religions? En 2005, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Dominique de Villepin, décide de lancer la « Fondation pour les oeuvres de l’Islam », seule solution pour permettre à l’islam de France de recueillir des fonds, dans le strict respect de la loi, comme l’explique Franck Fregosi, islamologue à l’université de Strasbourg:

[audio:http://www.cfcm.tv/audio/20071113Fregosi1.mp3]

« La Fondation reproduit tous les défauts du CFCM »

Le CFCM comme la Fondation sont de belles idées, que tout le monde ne pouvait qu’approuver. Mais très vite, les luttes d’influence entre fédérations et les querelles de personnes prennent le dessus. En quatre ans d’existence, aucun projet d’envergure n’est sorti du conseil. Et tout le monde le reconnaît désormais sans peine: le CFCM ne fonctionne plus.

L’un des initiateurs de ce dossier sensible, Bernard Godard, chargé de l’islam au Bureau des cultes du ministère de l’Intérieur, se fait lui-même peu d’illusion sur l’avenir de la Fondation:

« Comme on reproduit les tares du CFCM, il faudrait vraiment un miracle pour que la Fondation réussisse! »

En effet, le bureau de la Fondation copie celui du CFCM: le même président, Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris. Les mêmes vice-présidents: l’un issu de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), Mohamed Bechari, l’autre de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), Fouad Allaoui. Seule différence: la Fondation institue une présidence tournante d’une durée d’un an entre les trois leaders.

« Les dirigeants de la Fondation n’ont pas d’intérêt à ce qu’elle fonctionne »

Pour Bernard Godard, il y a plus grave encore:

« Aucun des membres dirigeants de la Fondation n’a intérêt à ce qu’elle fonctionne. »

Contesté au sein même de sa fédération, Mohamed Bechari a d’autres préoccupations que le fonctionnement de la Fondation. Son challenger à la tête de la FNMF, Abdallah Boussouf, est d’ailleurs lui aussi l’un des membres éminents du bureau de la nouvelle Fondation.

Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, qui a obtenu la présidence de la Fondation, comme celle du CFCM (dont les prochaines élections ont lieu au printemps 2008), représente un islam de France modéré et intégré, mais considéré par beaucoup d’observateurs comme trop éloigné des problèmes concrets du culte musulman en France.

L’UOIF, quant à elle, n’a jamais voulu d’un islam de France patronné par l’Etat, et considère ne pas avoir besoin de l’aide des pouvoirs publics. De plus en plus puissante, cette fédération a réussi à imposer ses conditions: la nouvelle Fondation ne sera en charge que du culte (ce qui exclut questions culturelles, comme la viande halal), et surtout, elle ne pourra pas financer un projet à hauteur de plus de 150 000 euros. Pour les projets de grande envergure, le financement issu de la Fondation ne sera donc qu’une goutte d’eau.

Sans oublier que le leader de l’UOIF, Fouad Allaoui, a été nommé vice-président de la Fondation en charge de « l’instruction des dossiers ». Et donc, garant de l’avancée (ou non) des projets…

Les organisations musulmanes ont déjà trouvé des sources de financement

Dans ces conditions, l’argent va-t-il rentrer dans les caisses de la Fondation? Rien n’est moins sûr.

Les trois grandes fédérations de l’islam de France, l’UOIF, la FNMF et la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris, ont déjà leur propre système de financement, via des réseaux européens ou internationaux, des pays amis, des ambassades ou des donateurs privés. Difficile dans ces conditions de les persuader de faire transiter leurs financements traditionnels par la Fondation, et de mettre en commun l’argent collecté.

Finalement, la Fondation arrive presque trop tard: depuis des années, les musulmans de France ont appris, tant bien que mal, à s’organiser. L’islamologue Franck Fregosi détaille les différents modes de financements qui existent déjà :

[audio:http://www.cfcm.tv/audio/20071113Fregosi2.mp3]

Pour l’instant, la Fondation dispose d’un million d’euros sur un compte à la Caisse des dépôts et consignations. D’où vient cet argent? Personne n’est résolu à le dire.

Pour Bernard Godard, pas de quoi s’alarmer pour autant:

« La plupart des fondations ne dévoilent pas la liste de leur financement. La question n’est donc pas tant de se demander d’où vient la dotation initiale, que de savoir si la Fondation va permettre de multiplier par deux, trois ou quatre, les capacités financières destinées à la construction de mosquées en France… Moi, je n’en suis pas sûr. »

Nommé par le ministère de l’Intérieur, le directeur général est contesté

Aux bisbilles entre leaders musulmans et à l’inefficacité chronique du CFCM, il faut ajouter les maladresses du ministère de l’Intérieur. Lors de son discours du 10 octobre, Michèle Alliot-Marie annonçait que la Fondation serait dotée d’un « directeur général issu du ministère de l’Intérieur ».

Pressenti: Bernard Godard, celui qui est devenu le « monsieur Islam » du ministère après avoir été membre des Renseignements généraux. Problème: sa nomination ne plaît pas à tout le monde parmi les musulmans de France. Un blocage de plus: déjà vidée de sa substance, la Fondation n’a même pas de directeur…

Lise Barcellini

Catégorie :: Informations & Décryptage

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