De la nécessité du débat interne

Par Mustapha Cherif

mustaphacherif-dessin.jpgLa liberté de conscience est un acquis garanti par l’Islam et la foi est une affaire privée. Nul ne doit interférer, mais il reste à le démontrer tous les jours dans les faits. Par ailleurs les dires, les idées et les actes, des uns et des autres, une fois rendus publics, doivent êtres déconstruits et critiqués avec sérénité. En ce mois de ramadan, pour l’Islam, temps majeur du souvenir de la « révélation » du Coran, pour nos collègues intellectuels qui ont perdu la foi et qui se disent « musulmans de culture », on les lis et on les entends commenter dans la presse. Même s’ils ont basculé dans un autre univers mental, et c’est leur droit, qui peut les rendrent insensibles à ces questions.

Pire, certains pseudos convertis, ultras minoritaires, prétendent se fabriquer des recettes de croyance à la carte,self islam disent-ils, et déclarent, par exemple, qu’il n’est pas nécessaire de jeûner durant le Ramadan, un des cinq piliers de l’Islam. D’autres fabulent en se concoctant un nouvel islam à la mode du jour. Situation tragi-comique. Et c’est à ceux cela que des médias ouvrent leurs colonnes et offrent leurs plateaux de télévisions. Chacun est libre, mais, on est également libre de ne pas partager nombre des affirmations et positions de ces « intellectuels ». C’est donc avec le sourire que l’on réfute ces situations de polémiques, pathétiques, d’auteurs en mal de sensationnel. Les spéculations qu’ils pratiquent avec pédantisme et inadéquation ne nous intéressent pas. Ce qui est si haut et si grand se moque de ces fades pitreries. Tout comme doit être triste la vie de ceux qui cultivent le repli, la fermeture et la haine de l’autre, sous prétexte d’êtres victimes de l’ordre dominant. Il est urgent de prendre la parole et de débattre pour clarifier.

Ce qui doit retenir notre attention est le travail d’intellectuels modernistes sérieux qui s’interrogent sur les difficultés de nos communautés. La plupart parmi les intellectuels dits modernistes, originaires de la rive Sud, sont parfois brillants, capables d’œuvres utiles. Mais la vision de certains d’entre eux au sujet des valeurs de leur origine est souvent biaisée, comme nombre de « convertis» à une nouvelle vie. Sans discernement, ils ne regardent que les aspects négatifs de leur passé, et confondent trop souvent entre références fondatrices et dérives politiques, sociales et historiques. Certes, il y a des difficultés et des conditions pour interpréter les textes, en particulier le Coran. Et ce travail possible et nécessaire, reste insuffisant de toutes parts. Mais c’est un aveu d’impuissance que de prétendre y trouver la cause de retards et d’incohérences de certains des musulmans d’aujourd’hui.

Et plus encore, c’est un aveu d’échec, de vouloir rendre caduc tel ou tel verset ou disposition coranique, au lieu de faire évoluer l’interprétation et la compréhension. Bien plus, ils tombent dans le piège du dénigrement systématique et sous le poids de l’air du temps, ils alimentent la désinformation, la propagande du choc et de la confrontation. Désespérés par des paralysies de la tradition, ils répètent que le seul mal vient du dedans de la religion et de la communauté. Ils préconisent le passage à l’Ouest sans conditions et la réforme des fondements. La réforme et le renouveau, sans l’ombre d’un doute, sont vitaux pour dépasser les pesanteurs qui assaillent et relever les défis. Cependant, ces «intellectuels » occultent les causes externes du repli et celles des violences aveugles, injustifiables. Tout comme ils feignent d’ignorer les buts de la guerre injuste, sourde et directe qui risque de s’amplifier contre les musulmans.

Leur lecture historiciste et positiviste répond aux besoins de ceux qui s’inventent des ennemis et cherchent à faire diversion à d’autres problèmes du monde. La religion refuge et les crispations identitaires, deux maux visibles et minoritaires de nos sociétés, et qui ont des causes diverses liées aux contradictions de notre époque et à l’archaïsme de certaines pratiques sociopolitiques des régimes en place, sont un prétexte pour ces intellectuels, traumatisés pour certain, par les effets de l’ignorance et de l’intégrisme, ou pire, manipulés.

Leur modèle est le laïcisme outrancier et la permissivité, présentés comme condition du « progrès ». Rares sont leurs critiques adressées au modèle dominant et aux dérives de la modernité. Tout comme est inexistante, l’autocritique chez les groupes politico-religieux, de la fermeture qui instrumentalisent la religion, nuisant à ce qu’ils croient défendre et refusant de reconnaître les aspects positifs de la vie moderne. Ces deux mouvements, de la fermeture et de l’apologie pour les uns et de la dépersonnalisation et de la dilution pour les autres, qui s’opposent, empoisonnent les relations entre les gens de culture et de religion différentes et tentent de tromper l’opinion publique. Alors que ce qui compte aujourd’hui n’est pas d’être d’abord croyant ou incroyant, mais réside dans la capacité à s’ouvrir, sans imaginer détenir l’exclusivité de la vérité. L’immense majorité des musulmans ne se reconnaît dans aucune de ces deux tendances.

Les uns comme les autres tentent de faire croire à des contres-vérités, pour des raisons différentes. Par exemple, que l’Islam serait incompatible avec la sécularité, la démocratie et la rationalité, alors que ces questions se posent autrement. Et l’histoire prouve que l’Islam, par-delà des vicissitudes, en tant que religion et civilisation, a généralement libéré les êtres qui s’y rattachent, et permit leur élévation, sur nombre de plans. Aujourd’hui la complexité de la réalité mondiale, les défis communs à tous les peuples, devraient amener les intellectuels pertinents opposés au fanatisme et à l’arriération, ce qui est louable et courageux, à repenser les problématiques avec objectivité et humilité. Les musulmans ne sont pas dupes, fidèles à leur ligne de communauté médiane, ils aspirent à la liberté dans la dignité et à la spiritualité. Aucun matraquage médiatique, aucune propagande, ni aucune force au monde, tout ensemble, aussi brutaux et hégémoniques soient-ils, ne peuvent venir à bout de la résistance morale des musulmans attachés à leur témoignage de foi. Résistance, avec parfois des formes réactionnaires et néfastes, qui fait d’eux des dissidents et une cible.

L’Islam n’appartient pas qu’aux musulmans. Son message est universel, et la différence est une richesse. Même s’ils ne prennent pas en considération les valeurs de sens que le peuple profond n’a pas abandonnées, valeurs opposées au matérialisme et au libéralisme sauvage, et autres idéologies, il y a lieu de lire ceux qui traitent des problèmes des musulmans et de notre temps, pour apprendre à pratiquer l’autocritique, nuancer, prendre des distances et avancer. Certains combattent peut-être l’obscurantisme, ce qui est logique, mais, ils le font de manière qui affaiblit et discrédite cette légitime position et celle des sociétés du Nord, comme du Sud, car ils pratiquent l’amalgame et la stigmatisation. Comme nombre d’intellectuels qui se disent de « culture musulmane », c’est-à-dire non-croyants, ils subissent les limites et contradictions de la posture. Libre à eux. Pour certains, leur intention est saine, même si on diffère avec eux. Ils sont, comme nous, à la fois révoltés par les fous et les criminels qui ont usurpés la qualité de musulman et opposés aux archaïsmes de certains des régimes de nos contrées. On peut comprendre la cause de leurs critiques, mais non point leurs développements, partialités et errances. Il est nécessaire d’essayer de libérer le débat interne. D’un autre côté, il est urgent de sensibiliser nos coreligionnaires, qui s’enferment dans le passéisme et le traditionalisme étroits, pour qu’ils honorent la vie, respectent la différence et ne donnent pas de l’eau au moulin des détracteurs de la religion. L’intolérance et le refus du dialogue sont négatifs.

Nous avons besoin de tout le monde, pour faire face, à la fois, au risque de la déshumanisation qui menace les peuples et au retard en matière démocratique, sur le plan interne comme sur le plan des relations internationales. Nous devons tenter de dialoguer et de nous allier avec tous ceux qui s’opposent aux injustices et à l’extrémisme d’où qu’ils viennent. Et partant, débattre avec la catégorie d’intellectuels modernistes qui est franche et ne joue pas avec les valeurs, car celle-ci accepte, sans doute, le vrai débat. Partout, la situation est grave et certains tentent de diviser pour régner. La cause du vivre ensemble est noble et juste. Pratiquons la vigilance, le dialogue interne et l’ouverture.

M.C penseur algérien, dernier ouvrage « Islam-Occident, rencontre avec Jacques Derrida » Edit Odile Jacob, Paris 2006

www.mustapha-cherif.com

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Commentaires (1)

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  1. adel cham dit :

    pas facile

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