Notes de voyage aux deux villes saintes

Makkah : Et Dieu créa Zamzam !

Au commencement était Zamzam. Cette eau sacrée aux mille vertus médicales et spirituelles qui, il y a près de 40 siècles, jaillit sous les pieds d’Ismaïl, fils d’Ibrahim Al Khalil, à 20 m du Rokn Al Yamani de la Kaâba.

Makkah, cette région rugueuse et invivable jusque-là et qui servait juste de passage aux caravanes venant du Yémen notamment, venait de naître. Aujourd’hui encore, cette vérité historique est soutenue et appuyée par les Mecquois quasiment comme un verset du saint Coran : sans l’eau de Zamzam, Makkah n’aurait jamais existé. Bien qu’elle ait pris l’aspect architectural d’une petite métropole moderne avec ses buildings et ses tours, Makkah garde jalousement son cachet de ville sainte.

La petite colline qui surplombe le majestueux Haram Acharif replonge aussitôt le visiteur dans les profondeurs de l’histoire et le fait (re)visionner spontanément « Fath Makkah » par le Prophète (QSSSL) avec ces cortèges de fidèles venus hisser l’étendard de l’Islam dans cette terre de Qoraïchites. Ces sensations et cette atmosphère vous happent dès que vous apercevez l’imposante maison de Dieu (Al Haram). Mais à quelques centaines de mètres seulement de là, Makkah perd sa sacralité. Ou presque.

L’enchevêtrement d’immenses immeubles, l’exiguïté des ruelles et l’insupportable carrousel de voitures rendent l’air presque irrespirable. L’eau Zamzam vous manquera déjà… Makkah est un véritable chaudron. Ville ouverte, elle ne ferme jamais ses portes, un peu comme la sainte mosquée qui ne désemplit jamais tout au long de la journée, des mois et de l’année. Ici, quand vous y mettez les pieds, sachez que les règles observables dans n’importe quelle ville du monde n’ont pas cours. Y compris le code de la route ! Les gens s’appellent et s’interpellent à tue-tête, à n’importe quel moment de la nuit. De même que le moteur d’un autobus ou d’un grand camion peut vrombir à vous crever les tympans à… 4h.

C’est aussi cela Makkah dont la spiritualité semble avoir imprégné définitivement la vie de ses habitants dans une parfaite osmose. Le hadji doit donc s’y faire, s’y adapter, pour apprécier cet incroyable cocktail d’authenticité et de modernité unis pour le meilleur et pour le pire. Située dans une cuvette enserrée de collines aux habitations d’époque, Makkah étouffe. Suffoque. Elle a manifestement du mal à assumer cette modernité un tantinet agressive pour une bourgade qui tient à sauvegarder son trésor original et originel que le bon Dieu a bien voulu lui léguer : Al Haram.

Son statut de ville sainte fait qu’elle vit par et pour les millions de hadjis qu’elle accueille à longueur d’année. Cosmopolite, Makkah est le lieu où se croisent et se côtoient toutes les races du monde avec leurs odeurs, leurs couleurs, leurs habitudes et leurs us. Chacun est libre de rester soi-même tout en étant comme tout le monde, c’est-à-dire un invité de Dieu qui se doit d’observer la discipline qui sied à un lieu aussi prestigieux.

Cette singularité de Makkah est surtout renvoyée par cette image d’une communauté de croyants toute vêtue de blanc qui n’a qu’une seule qibla : la Kaâba. Comment donc ces gigantesques foules peuvent-elles se rencontrer, se confondre et se croiser dans les entrailles d’une ville aussi petite que Makkah ? Difficile de trouver une explication en dehors de la foi. Le fait est que, durant les heures de prière, vous assistez à de spectaculaires processions de hadjis affluant des quatre coins de la ville dans une incroyable discipline. Le décor vous laisse sans voix ! Le Masdjid Al Haram accueille tout ce beau monde pour un petit quart d’heure – le temps que dure une prière – puis, chemin inverse. Dans la même solennité. Chaque délégation de pèlerins d’un pays s’en va silencieusement rejoindre les hôtels. En parlant d’hôtel, Makkah est un immense parc hôtelier. Il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’il n’y a que des hôtels ici. C’est une manière pour Makkah de rester en phase avec sa vocation de ville accueillante. Elle est édifiée de sorte qu’elle soit le grand dortoir des hadjis desquels elle tire ses ressources.

Des ressources aussi intarissables que… l’eau de Zamzam. Makkah dispose, en effet, d’un parc hôtelier impressionnant et quels hôtels ! Des centaines d’immeubles culminant à 18 étages avec toutes les commodités requises pour un 5 étoiles proposent leurs services à des pèlerins en quête de repos. Les patrons de ces établissements amassent des fortunes à la fin de chaque hadj. Et comme les omra sont organisées à longueur d’année, il est aisé d’évaluer les sommes mirobolantes en devises sonnantes et trébuchantes qu’ils engrangent. Un commerce que les Saoudiens, plutôt les Mecquois, exercent à moindres frais. Il faut savoir que les habitants de Makkah ne gèrent jamais les commerces et les établissements hôteliers dont ils sont propriétaires. La besogne est confiée particulièrement aux Pakistanais, aux Indiens et parfois à des Egyptiens. Il est rarissime de trouver un Saoudien dans la réception d’un hôtel, fût-il huppé, ou derrière le comptoir d’un restaurant ou d’une boutique. Le système ici veut que le propriétaire doit être obligatoirement et légalement saoudien et la gérance est laissée à l’associé qui apporte son argent et ses bras…

Al Haram Acharif et le péché saoudien

Bien que des centaines de Pakistanais qui ont pignon sur rue ici à Makkah aient injecté des millions de rials dans des projets économiques et des services, il reste que le vrai patron est nécessairement Saoudien. Le secret réside dans le fait que les autorités du royaume wahhabite rechignent à octroyer la nationalité à un étranger même s’il réside depuis la nuit des temps à Makkah, à Al Madina ou ailleurs. Il est d’ailleurs à la fois significatif et curieux de constater ici que les Mecquois, plus généralement les Saoudiens, ne courent pas les rues. Tout se passe comme si leur objectif primordial est que le fric coule à flots et les affaires marchent à plein régime. L’argent pour eux n’a pas forcément d’odeur ni de couleur, puisque les Pakistanais ont pratiquement pris les clefs de La Mecque au point où un étranger pourrait croire que Makkah est l’une des banlieues… d’Islamabad. Makkah, c’est le Haram. Et le Haram, c’est Makkah. Quand vous vous retrouvez pour la première fois devant ce sacré édifice, une très forte émotion vous envahit. Voici donc devant vos yeux la maison de Dieu que vous aviez l’habitude de regarder à la télévision. Mais cette fois pour de vrai et grandeur nature ! La sainte mosquée aux neuf minarets qui s’élancent vers le ciel est un joyau architectural. Avec son marbre gris étincelant haché de blanc immaculé, ses immenses portes dorées, le majestueux édifice force le respect et l’admiration, même des incrédules.

Mais ce sanctuaire, qui garde les trésors de l’Islam dont les murs, les senteurs et l’eau – Zamzam – racontent l’épopée du Prophète (QSSSL) et ravivent le souvenir des premiers balbutiements de la religion musulmane, a subi les contrecoups de la main de l’homme. Un fouillis d’hôtels a poussé comme de mauvais champignons tout autour du Haram, l’enserrant au point de défigurer sa flamboyante façade. La grande mosquée étouffe devant l’avancée inexorable, et que personne ne semble vouloir arrêter, de gigantesques tours d’une vingtaine d’étages. Les minarets de la grande mosquée sont maladroitement couverts et cachés par ces mastodontes que l’argent du pétrole des émirs et autres princes héritiers a érigés là, à quelques mètres de la Kaâba. Un véritable sacrilège contre un lieu saint bouffé par des établissements touristiques dont la démesure n’a d’égals que la vanité et le désir des maîtres saoudiens d’assouvir leurs desiderata. Quitte à sacrifier à l’image sacrée et à la réputation d’un lieu en direction duquel prient des milliards de personnes.

Ces hôtels ceinturant le Haram paraissent comme autant de taches noires, d’excroissances qui ont rendu le sublime édifice presque invisible. Quand vous vous dressez dans l’esplanade qui fait face à la mosquée, vous apercevez derrière un immense hôtel baptisé Mouwahidin International. A gauche, c’est une tour de près de 40 étages qui s’élance juste devant la Porte d’Ismaïl, donnant sur la Kaâba, fermant ainsi toute possibilité d’apercevoir le Haram de loin. Cette folie architecturale appartient au prince héritier Talal – sixième fortune mondiale – propriétaire entre autres de l’hôtel Georges VI à Paris et actionnaire d’Euro Disney. Du côté droit de la mosquée, c’est un Hilton qui se dresse non loin de la Porte Al Omrah, alors du Sheraton de Makkah vous pouvez directement accomplir votre prière comme si vous êtes à l’intérieur du Haram. Et tout autour de ces grands établissements, il y a une succession d’autres hôtels tout aussi hauts les uns que les autres, qui donnent leur ombrage à la sainte mosquée. Pendant que ces constructions anarchiques qui ne tiennent pas compte de l’inviolabilité du site sacré culminent vers le ciel, le Haram, lui, s’enfonce. On a comme l’impression que le caractère économique, voire bassement mercantile est en train de prendre le dessus sur la dimension spirituelle des lieux. Le Haram ne serait ainsi qu’un moyen inespéré, un don du ciel servant strictement les intérêts des patrons de ces centaines de barres hideuses qui tirent la valeur ajoutée du Hadj. Il est d’ailleurs significatif de noter que la famille des Al Saoud, qui n’a historiquement aucun lien filial avec la famille du Prophète (QSSSL), fait lentement main basse sur cet immense héritage religieux. La preuve ? On commence déjà à débaptiser les grandes portes du Haram pour y graver les noms des souverains wahhabites ! Beaucoup de hadjis ont été surpris de découvrir l’une des plus prestigieuses portes qui donnent sur l’esplanade flanquée du nom du roi Fahd, juste à côté de celle du Prophète Ismaïl… Trente mètres plus loin, c’est le nom de son père, le roi Abdulaziz, qui est incrusté sur le fronton d’une autre porte mitoyenne de Bab Al Omrah. Il faut préciser ici que toutes les portes de la sainte mosquée portent des noms de personnages aussi illustres que le prophète Mohamed (QSSSL), Ibrahim Al Khalil et Abou Bakr Assediq entre autres.

Cette intrusion politique de la famille régnante en Arabie Saoudite, aux allures d’un péché, dans une sphère sacrée en dit long sur cette OPA lancée sur un lieu censé appartenir uniquement à Dieu et à toute la communauté des croyants. Le hasard de l’histoire fait que le « Khadim Al Haramayn Acharifayn » se sert ostentatoirement de ces lieux saints pour éventuellement prétendre à la sacralité des personnages de sa famille. Sait-on jamais !

Al Madina : une ville sainte et sauve…

Loin du brouhaha ambiant de Makkah, Al Madina, distante de 430 km, plus au nord-est d’une terre bienveillante et hospitalière. Elle offre un repos physique et une paix morale et spirituelle. A l’antique Yathrib – le nom originel d’Al Madina – c’est l’imposante grande Mosquée du Prophète (QSSSL) qui attire l’attention du visiteur de loin. Construite sur une superficie de plus de 175 500 m2 après les multiples extensions, la mosquée est un vrai chef-d’œuvre de l’architecture islamique. Pas moins de 280 000 fidèles peuvent désormais, en toute aisance, accomplir leurs prières au milieu d’un décor féerique. Son immense esplanade atteint les 235 000 m2, dont 45 000 m2 sont recouverts de marbre blanc frais et le reste d’un tapis de granit suivant les formes géométriques de l’art islamique décliné sur plusieurs formes. Cette surface peut à elle seule accueillir jusqu’à 340 000 fidèles, soit à peu près un million de personnes pour l’ensemble de la mosquée. L’architecture arabo-islamique de la Mosquée du Prophète s’est agréablement accommodée de la touche ultramoderne que symbolisent ses 27 minarets mobiles hauts de 18 m et les escaliers électriques. La mosquée est également dotée d’un toit ouvrant automatique qui permet de l’aérer quand les conditions climatiques le permettent afin d’évacuer l’air vicié. Avec toutes ces dimensions impressionnantes données à la mosquée par les Saoudiens, il y a également un projet de construction d’un autre étage supérieur qui devrait pratiquement doubler sa capacité d’accueil. Pour les hadjis, ébahis par tant de luxe, le clou de la visite d’Al Madina est sans doute la sépulture du Prophète, située dans la « Rawdha Acharifa » (le noble jardin). Le pèlerin peut à loisir aller saluer à travers des barreaux dorés, le Prophète Mohamed (QSSSL) et les califes Abou Bakr et Omar Ibnou Al Khatab dont les tombes sont mitoyennes. Dans une intense émotion, les fidèles jouent des coudes pour se faire une place de prière dans la Rawdha. Juste derrière la mosquée, une porte donne sur le fameux cimetière d’Al Baqiâa où sont enterrées des personnalités prestigieuses parmi la famille du Prophète (QSSSL) et ses compagnons. A 10 km de là, les hadjis se rendent à la montagne Ohodd où s’est déroulée la bataille du même nom. Enfin, les pèlerins peuvent également aller accomplir deux rakâate (prosternations) dans les saintes mosquées que fréquentait le Prophète (QSSSL) à l’image de « Masdjid Qoba’ » et « Masdjid Dhou Al Qiblatayn ».

A Al Madina, tout est beau. Y compris les cœurs de ses habitants – Al Ansar – qui vous offrent magnanimité et hospitalité. C’est une ville sainte et sauve de toutes les plaies qui collent à Makkah.

La Mecque et Médine (Arabie Saoudite) .

Hassan Moali

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Commentaires (1)

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  1. TomCallhagan dit :

    Bonjour ! je suis interessé sur votre point de vue sur les caricatures du Prophète parues en France dans le journal Charlie Hebdo, mais vous n’en faites mention nulle-part. Pourquoi ne pas aussi parler de cette actualité ?

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