Mustapha Chérif rencontre le Pape Benoît XVI

mustapha-pape.gifJ’ai eu le privilège et le grand honneur d’être reçu, à ma demande, en audience privée, par le Saint Père Benoît XVI, ce 11 novembre à Rome . Je fus touché par son accueil, en tête a tête, par sa bonté et son attention. Je l’ai vivement remercié pour cette première rencontre, entre sa sainteté et un penseur musulman, ce qui marque son attachement au dialogue interreligieux. Après avoir écouté mes préoccupations suite à sa décision de rattacher le « Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux » à celui de la Culture , il veut réfléchir à une relation féconde. Après les protestations au sujet de ses propos sur l’Islam et sur le Prophète, avec promptitude, il m a clairement reaffirmé n’avoir pas souhaité offenser les musulmans ; regrets que la communauté musulmane a  favorablement accueilli. A l’insigne autorité morale et en théologie du Saint Père, je ne saurai rien lui apprendre. Je lui ai humblement dit : Puissiez-vous rappeler que l’Islam représente une haute spiritualité, une voie authentique de Dieu, comme en témoignent les croyants et leur civilisation depuis 15 siècles. Cette religion révélée et universelle, proche du christianisme et du judaïsme, est le troisième rameau monothéiste, ultime étape de l’histoire du Salut.

Il a approuvé par sa sagesse, le fait que chrétiens et musulmans ne doivent pas être concurrents, mais alliés et amis. J’ai précisé que la polémique du « choc des civilisations», la recherche d’un nouvel ennemi et la stigmatisation de l’Islam ne sont-ils pas une diversion pour occulter les problèmes de notre époque, pour nous diviser, nous frères abrahamiques, afin de faire régner le culte du veau d’or ? Ces dérives n’aboutissent-elles pas à des formes de déshumanisation et à la sortie de la religion de la vie ? Après l’innommable, vécu durant la deuxième guerre mondiale, le mot d’ordre des peuples était « plus jamais cela ». Aujourd’hui, le retour de la haine raciale et religieuse, de l’antisémitisme, qui vise en particulier les musulmans est une menace pour tous. Le Saint Père, mieux que quiconque, sait que sur le plan éthique, une des missions de l’Eglise est de s’opposer à cette bête immonde, à la logique faustienne et aux politiques bellicistes, s’opposer à la déformation et atteinte des religions, comme l’Islam qui respecte le christianisme, vénère le Messie, Jésus, Verbe de Dieu fortifié par l’Esprit saint et sa mère Marie. Nous musulmans sommes convaincus, ai-je souligné, que sa Sainteté dira ce qui est juste, en ce qui concerne les problèmes du monde, pour faire reculer les injustices et le racisme. Il a pleinememt partage l idee que nous avons besoin de pensée critique objective et de messages de fraternité.

De par le souci de dialogue du Saint Père, je lui ai dis quelques mots sur l’Islam. Notamment que la vitalité de l’islam se fonde sur la base du témoignage libre, que le culte doit débuter par le refus des idoles : « il n’y a pas de dieu sauf Dieu et Mohamed est son Prophète». L’islam rappelle que les êtres humains sont libres et égaux et que seule le degré de piété les différencie. Aux yeux des musulmans, c’est cela qui honore l’humanité. Le Coran dit « Que celui qui veut croit et que celui qui veut mécroit ». Croire est une grâce de Dieu.

Au sujet de la violence, j’ai tenu à clarifier que l’islam préconise à chacun des croyants face à l’adversité, de pardonner, de patienter, de faire preuve de miséricorde. En ce qui concerne la responsabilité collective, face aux agressions subies, pour ne pas se retrouver dans le rapport du loup et de l’agneau, pour sauvegarder le droit à l’existence des peuples, l’islam codifie de manière stricte le recours à la « guerre juste », (que le Prophète, l’homme total, Miséricorde pour les mondes , qualifia de « petit » djihad), comme légitime défense. Ne jamais être l’agresseur, préserver les civils, et en particulier les moines chrétiens, les faibles, l’environnement, et rester toujours équitable. C’est le principe de la « guerre juste » et non point de « guerre sainte ». Saint Augustin, n’avait pas dit autre chose. Le grand djihad c’est l’effort vers la maîtrise de soi, vers l’élévation spirituelle, le bel agir.

J’ai ajouté, que les musulmans dans leur immense majorité, réprouvent et critiquent l’archaïsme religieux, l intolerance, l’instrumentalisation de la religion, la violence aveugle et l’égarement d’une infime minorité. Ils savent que ces errements sont issus de lectures arbitraires des textes et ont des causes politiques, exploitées et aggravées par des manipulations. Il est de notre devoir de dénoncer les amalgames grossiers entre l’Islam et l’extrémisme. La communauté musulmane peut se régénérer et aider le monde moderne, qui est dans une tragique impasse, malgré les prodigieux progrès scientifiques, à réinventer une nouvelle civilisation qui fait tant défaut.

La révélation s’adresse à la raison pour l’éclairer. L’Islam se fonde sur un seul miracle, celui du Coran qui parle à la raison et au coeur. La civilisation islamique a contribué à l’émergence de la renaissance européenne. S’interroger sur Dieu au moyen de la raison est un acte naturel en Islam, lié à la prime nature de l’humain, la fitra. Dieu est Transcendant, Celui à qui rien ne ressemble, Il est aussi très proche, plus proche de nous, précise le Coran, que l’intériorité de notre cœur. La capacité de la Révélation , à orienter vers le vrai, est incomparable, et ne dépend pas d’un système de pensée, par-delà le caractère heureux du lien entre foi et raison.

J’ai exprimé à sa Sainteté notre souci de contribuer, tous ensemble, au respect des religions, préserver les acquis du dialogue séculaire, faire reculer la méconnaissance, le fanatisme, rappeler notre socle commun, relancer la réflexion sur nos différences et les défis communs. Le dialogue interreligieux est le facteur décisif de l’alliance des civilisations. A cette fin, j’ai soumis à la haute appréciation de sa Sainteté trois suggestions : -la tenue d’un colloque interreligieux sur le thème de la lutte contre la haine religieuse. – La sensibilisation de la communauté internationale sur le caractère condamnable des offenses et des atteintes contre les symboles sacrés des religions, à l’instar des principes relatifs au racisme et à l’antisémitisme, dans le respect du droit en matière de liberté d’expression et de critique. Enfin, le soutien et la multiplication de groupes et réseaux d’amitié, de dialogue et de recherche islamo-chrétiens à travers le monde. Avec attention et comprehension, le Saint Père partage le souci de travailler à la paix et la justice. Cette rencontre est un beau signe d’espérance.

Mustapha Chérif, philosophe, islamologue, ancien ministre algérien

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