Les discriminations dans le milieu judiciaire

L’exemple du Barreau de Strasbourg
Par Bustani de BARI

Au lendemain des rébellions urbaines de novembre dernier, la France s’est réveillée avec un goût amer, comme une mère confrontée à l’ingratitude de ses enfants. « What went wrong ? » pouvait-elle maugréer.

Partant du postulat freudien que « dire la vérité guérit », la société bien pensante s’est lancée le défi d’introspection de la nouvelle France, mais trop tardive pour ne pas être douloureuse et trop violente pour répondre soi-même à toutes ses interrogations.

A moins qu’il s’agisse d’une thérapie collective où chacun y est invité, selon le protocole de la maïeutique.

Cette posture se retrouve chez Antoine GARAPON 1, qui a attendu l’extinction des dernières braises, pour exprimer dans un dossier spécial de la revue Esprit sur « la France des émeutes » 2 qu’il s’agissait prima facie 3 d’une « question ethnique », tout en confessant son « déficit de mots » pour désigner « la chose ».

Etrange formulation de la part de celui qui connaît « la puissance des mots », sans toutefois prendre l’accent d’un Finkielkraut 4 déchu.

Enfin, il accepte de soulever, mais avec une extrême précaution, le tabou des discriminations pratiquées dans sa chapelle, le milieu judiciaire.

Un sujet tabou, les pratiques discriminatoires du milieu judiciaire.

A partir du constat de la surreprésentation des « Français issus de l’immigration » parmi la population carcérale, Antoine GARAPON s’interroge non pour « accuser les juges ni les policiers de racisme mais de comprendre comment une institution composée dans son immense majorité de gens qui ne sont pas subjectivement racistes produit objectivement des discriminations ».

Sa quête résonne comme une contrition, à l’instar de celui qui se voit commettre une souillure aux pieds de la déesse Thémis, cette incarnation du mythe de l’impartialité de la Justice. Pourtant, ne disait-il pas ailleurs que « Celui qui juge n’est jamais vierge de tout préjugé » 5.

Il est vrai qu’en matière de préjugés, la magistrature française ne s’en est pas privée pour cultiver tout au long de l’Histoire, une logique d’injustice, que ce soit par exemple sous le régime de Vichy ou sur les terres de l’Empire colonial, spécialement en Algérie 6.

Il est tout aussi vrai que cet état d’esprit a imprégné le corps de la magistrature et s’est plus ou moins perpétué par un transfert de mémoire des stéréotypes d’antan sur chacune des nouvelles générations de magistrats.

C’est précisément cette corporation qui, par réflexe pavlovien et indépendamment de l’opinion personnelle de ses membres, prononçait en temps ordinaires des sanctions automatiques contre les justiciables étrangers ou d’origine étrangère pour finalement aboutir à cette sureprésentation en milieu carcéral.

C’est toujours cet inconscient collectif de la magistrature qui permet de comprendre les soubassements de ses trop longtemps dénis de justice envers les victimes de pratiques discriminatoires dans leur vie quotidienne et en particulier les magrébins victimes d’actes racistes jusqu’à culminer au crime xénophobe impuni, « l’arabicide » 7.

Poursuivant son chemin de croix, Antoine GARAPON s’en va commettre un nouveau sacrilège lorsqu’il remet en question, toujours à sa manière très circonspecte, une institution culte de la mère-patrie des Droits de l’homme, la méritocratie républicaine.

Le magistrat Antoine GARAPON s’interroge à haute voix, en semblant encore s’excuser par avance pour l’impertinence de sa question :

« Pourquoi n’y a- t- il pas, ou presque pas, de juges issus de l’immigration ? »

En guise d’explication, il emprunte celle de l’historien Patrick WEIL et avance que les candidats-es au concours de la magistrature auraient des difficultés avec l’épreuve de culture générale en raison de leur moindre « capital social ».

Comme s’il fallait entendre que le jury opérait sa sélection moins sur le mérite et plus par cooptation, selon des critères subjectifs ou extra-professionnels.

La réponse du sociologue Antoine GARAPON est aussi troublante qu’insatisfaisante. D’abord, elle laisserait croire qu’implicitement ces candidats-es ne seraient pas à la hauteur d’une simple épreuve écrite de culture générale, fût-elle du concours d’entrée à l’Ecole de la magistrature.

Mais alors comment expliquer leur réussite dans l’épreuve de même nature dans d’autres concours de niveau similaire, voire supérieur ?

Faut-il rappeler les noms des majors et autres au concours d’entrée de l’Ecole normale supérieure sans remonter à Léopold SéDAR SENGHOR ou encore au concours de sortie de l’Ecole des officiers de police ?

L’explication d’Antoine GARAPON sur la faible « mixité » du corps de la magistrature par le test de la culture générale est tellement inopérant, qu’il suffit de constater combien la magistrature non professionnelle est très monocolore ou monoculturelle, alors même que leur nomination n’obéit à aucune condition liée à une épreuve de culture générale.

Combien de « Blacks », de « Beurs » juges de proximité, conseillers prud’homaux ou assesseurs dans toutes les autres juridictions professionnelles ?

Dans son souci permanent de légitimer la Justice rendue « au nom du peuple Français », dont celui issu de l’immigration, le magistrat Antoine GARAPON prône l’impératif de la « diversité ethnique » au sein de la magistrature et suggère à titre de palliatif au sacro-saint modèle du recrutement par concours, de puiser directement parmi les candidatures d’avocats.

Cette filière, d’origine étrangère où elle a acquis ses lettres de noblesse et qui existe déjà en France, reste conforme à l’idée de la nomination sur le double critère de la compétence et de la vertu érigé par la Déclaration des Droits de l’homme de 1789.

Mais à peine la suggestion émise, qu’Antoine GARAPON se lamente d’enregistrer si peu de candidatures d’avocats. Et de s’interroger une nouvelle fois :

« Pourquoi les avocats issus de l’immigration sont encore peu nombreux » ?

Ces avocats-là ont certainement démontré leur maestria au cours de leur cursus pour réussir toutes les épreuves de sélection, même celle de type culture générale ou grand oral pour qu’Antoine GARAPON ne leur impute plus une défaillance originelle, le fameux déficit de « capital social ».

Alors, il pointe leur faiblesse numérique pour se demander si elle n’est pas liée à « la difficulté de trouver des stages qui sont pourtant indispensables dans la formation d’avocats ? »

Jusqu’en 2004, l’accès à la profession d’avocat était principalement subordonné d’abord à la réussite d’examens et ensuite à l’accomplissement obligatoire d’un stage auprès d’un avocat plus ancien.

Or, si ce stage était obligatoire pour l’étudiant diplômé de l’Ecole d’avocats, d’un autre côté, aucune obligation ne pesait sur la corporation d’avocats à le recruter, sinon à l’aider à trouver un maître de stage.

Devant cette impasse, certains brillants étudiants en droit titulaires de leur diplôme d’avocat furent contraints d’abandonner leur activité professionnelle avant même de la commencer ou de s’expatrier, simplement parce qu’aucun des avocats en poste ne leur avait proposé ce sacré stage.

Etait-ce le hasard, mais ces diplômés avaient la particularité d’avoir comme point commun d’être « ces nouveaux Français », « issus de l’immigration ».

Ils avaient dorénavant tout le temps pour disserter sur « la méritocratie » à la française en prenant à leur tour la file d’attente de l’ANPE et grossir ainsi les rangs de la surreprésentation des chômeurs diplômés « fils d’immigrés » 8.

Loin d’être un épiphénomène, les réponses négatives aux demandes de stage obligatoire des diplômés d’origine étrangère prirent une telle ampleur que bruissait une rumeur de « racisme diffus » pratiqué par les avocats, jusqu’à faire l’objet en 2001 d’un article dans le journal Le Monde 9 au titre éloquent :

« Les jeunes avocats issus de l’immigration se heurtent à une discrimination latente ».

Quel fut son impact ; une prise de conscience, des enquêtes tous azimuts, des sanctions contre la corporation des avocats, une condamnation du dévoiement du stage, un projet pour le réformer ? Rien de tout cela, simplement un silence ou selon l’expression consacrée, un silence assourdissant.

Aucune autorité judiciaire, aucune association de type LDH, LICRA, MRAP, SOS Racisme aucun syndicat d’avocats n’a réagi à ce « racisme diffus ».

Les magistrats étaient amorphes et les avocats atones, passant d’anciens seigneurs de la loi à saigneurs du droit. Le milieu judiciaire avait donc réussi à maintenir la loi du silence. Comme par magie, le tabou dévoilé restait occulté.

Le phénomène de la discrimination par le détournement du stage aurait encore perduré longtemps si une loi miraculeuse de 2004 ne l’avait pas supprimé, non par suite d’une politique nationale de l’égalité des chances encore inexistante, mais sous la pression salvatrice de Bruxelles et de sa législation européenne.

A cet égard, il n’est pas discourtois de rappeler au magistrat Antoine GARAPON qu’aujourd’hui le stage auquel il fait référence n’existe pas puisque que c’est la loi, qu’il est censé ne pas ignorer, qui l’a abrogé et qu’en conséquence son hypothèse basée sur la difficulté de trouver un stage est périmée.

Quant à son inspirateur de la « diversité ethnique », l’historien Patrick WEIL, il aurait été bien inspiré de revenir au temps présent avant de proposer des solutions pour le futur.

En effet, ce dernier a établi 10 que les discriminations ethniques en matière d’accès à l’emploi étaient largement plus répandues dans le secteur privé que dans la fonction publique, proportion qui se retrouve sans surprise dans le rapport 2005 de la HALDE 11.

Et qu’en matière d’emploi public, il suffisait de supprimer l’épreuve de culture générale pour résoudre une partie du problème. Or il a été démontré que cette solution ne pouvait pas résoudre un faux problème, à savoir la prétendue difficulté pour certains à argumenter sur une problématique du monde contemporain.

Tandis que la HALDE prenait d’emblée la précaution d’avertir que les plaintes traitées ne constituaient pas un recensement de toutes les discriminations subies en France, Patrick WEIL s’affranchit de ce principe de précaution et du principe de réalité.

Selon l’universitaire Patrick WEIL, l’exercice d’une profession libérale est la voie royale pour les diplômés d’ascendance étrangère de ne plus subir de discrimination à l’emploi. Il s’appuie sur le parcours de diplômés des Ecoles d’avocats, entrés et formés à l’Université, sans autre considération que leur mérite scolaire, contrairement à la sélection sociale opérée par les Grandes écoles.

Que l’esprit de la libre entreprise soit une caractéristique commune à tous les nouveaux Français est un fait, mais encore faut-il qu’au pays de Colbert un protectionnisme arriéré ne prenne pas de nouveaux habits. Il n’est plus utile de rappeler la remarque avisée d’Alain SUPIOT pour qui « C’est une donnée spécifiquement française que d’appliquer le qualificatif de libérales à des pratiques étroitement corporatistes 12 ».

En 2001, l’avocat Francis TEITGEN ex-bâtonnier de Paris, se raidissait pour interdire toute liberté d’entreprendre aux élèves-avocats dépourvus de stage, au prétexte qu’ils ne seraient jamais à la hauteur du challenge économique.

La suite lui a donné tort et dans la même veine, il est regrettable que le scientifique Patrick WEIL ait restreint sa vision de success stories à la sphère du barreau des avocats en ignorant les autres professions judiciaires indépendantes.

Il aurait constaté que la « diversité ethnique » est totalement absente de l’ensemble des professions du milieu judiciaire, comme si le marché du droit était une niche fermée à la diversité des talents, perçue comme une concurrence sauvage.

Combien de « Blacks », de « Beurs », huissier de justice, avoués, notaire, administrateur judiciaire, conciliateur, médiateur ou arbitre ?

Quant à la profession d’avocat, Patrick WEIL ignore-t-il que son accès est encore aujourd’hui soumis à des pratiques discriminatoires pour les prétendants « issus de l’immigration », non pas en Corse 13 où c’est purement et simplement le no man’s land mais dans la ville qui abrite le siège de la Cour européenne des droits de l’homme, Strasbourg. Ces pratiques ont été révélées récemment par le quotidien local, les Dernières Nouvelles d’Alsace 14.

Les discriminations ethniques pratiquées par le Barreau de Strasbourg

Sous le titre « Pas de barreau pour l’avocat », le journaliste Philippe MARCHEGAY relate une audience de la Cour d’appel de COLMAR saisie par S. Kader parce qu’il se voit interdit d’accès au barreau de Strasbourg, alors qu’il en remplit toutes les conditions légales.

En face, le bâtonnier représentant la corporation des avocats de Strasbourg s’égosille à dire qu’il est « choqué » de laisser entendre que l’exclusion serait fondée sur une éventuelle discrimination envers l’impétrant.

Avec cette posture, le bâtonnier confirme le mot d’Oscar WILDE qui disait qu’ « une chose dont on ne parle pas n’a jamais existé, c’est l’expression seule qui donne la réalité aux choses 15 ».

Cette expression se retrouve au détour d’entretiens sur le parcours exemplaire d’ « intégration » de l’un ou l’autre avocat strasbourgeois « issus de l’immigration », sans qu’auparavant ils ne se soient jamais plaints publiquement des humiliations subies.

1er exemple : l’avocat Cheik DABO, victime de discrimination raciale.

Voici Cheik DABO, qui relate en 2003 dans une interview à la presse alsacienne 16, ses pérégrinations et son cursus scolaire jusqu’à l’obtention de son diplôme d’avocat. Compétent et chevronné, il ne doute pas un instant de décrocher une place de stage et réaliser son rêve d’enfant, défenseur des opprimés, porte-voix des sans-droit. Mais il va rapidement déchanter.

Aucune de ses demandes de stage n’aura de réponse positive des quelque 700 avocats de la place de Strasbourg. Il aura alors l’impression de buter sur un « mur de verre » l’empêchant d’entrer dans le monde judiciaire.

Au pays des Droits de l’homme et de la méritocratie, l’amertume du petit-fils de tirailleur sénégalais Cheik DABO est telle qu’il s’interroge pourquoi avoir été « victime de l’injustice … de la part de certains confrères. On regardait le black avant de voir l’avocat ».

Il comprend d’autant moins l’ostracisme qui le frappe que tous ses camarades de promotion ont déjà trouvé ce fameux stage. Enfin presque tous, puisqu’un ou deux autres sont également sur le carreau, comme Armand TENESSO. C’est certainement un hasard s’ils partagent le point commun d’être originaires d’Afrique noire et non d’être de« purs alsaciens.

L’accusation gravissime de discrimination raciale va pourtant rester sans suite.

Aucune réaction des autorités judiciaires, comme le procureur 18 pourtant devenu le référent officiel en matière de lutte contre les discriminations.

Aucune réaction des autorités administratives, comme la CODAC ancêtre de la COPEC en charge également de prévention des discriminations et de la promotion de l’égalité des chances.

Aucune réaction des syndicats d’avocats, ni des avocats locaux attitrés de la LDH, du MRAP ou de SOS Racisme.

Plusieurs raisons à cette désolidarité, et probablement la course à l’argent 19. En effet, tout avocat est d’abord un exploitant individuel qui supporte des charges identiques à une entreprise privée. D’où un esprit de lucre et une logique commerciale qui veut qu’un avocat en moins soit un concurrent en moins, et un avocat noir ou maghrébin exclu, c’est une certaine clientèle conservée.

Le mobile financier se conjugue évidemment avec un autre d’ordre psychologique, une condescendance sinon un mépris envers ces nouveaux Français qui ont la prétention d’adhérer à leur cercle privé.

Finalement, la discrimination raciale devenait vraiment trop flagrante pour émouvoir quelques avocats et proposer des places de stage.

En étant peu loquaces sur leur sort, les nouveaux avocats ne cultivent pas seulement un complexe d’infériorité, ils portent atteinte à leur propre crédibilité quand demain au tribunal ils devront porter la voix des autres victimes de discrimination.

Faut-il les rassurer en les informant que leur témoignage ne peut être suivi de mesures de rétorsion de la part du milieu judiciaire qui n’est pas affranchi des lois et que le bâtonnier n’est pas Godfather mais un primus inter pares.

2è exemple récent : Vincent ISITMEZ, victime de discrimination latente.

Ce profil se retrouve aussi chez Vincent ISITMEZ, qui dans un entretien de 2005 laisse comprendre que durant sa demande d’inscription au barreau de Strasbourg, il a subi une discrimination latente en raison de ses origines turques (20).

Il est vrai qu’il présentait le handicap supplémentaire de venir d’un pays étranger, en l’occurrence le Luxembourg, terre d’accueil des étudiants en droit ayant échoué à leur examen d’avocats en France.

Tout le monde s’accorde à dire que l’examen d’avocats est en réalité un concours avec numerus clausus, c’est-à-dire avec un quota prédéfini et la rumeur estudiantine de pointer des sous-quotas liés à tel ou tel critère discriminant. Dans une enquête historique sur le barreau de Paris, l’ancien avocat Robert BADINTER avait débusqué un critère officieux à caractère racial et religieux.

Le sentiment de concours n’est remis en cause par personne ainsi que l’a confirmé un rapport public relatif à « L’entrée dans la profession d’avocat » réalisé à partir d’une enquête sur le terrain strasbourgeois 21. Mais en 198 pages et 84 pages d’annexe, le rapport ne soulève pas une seule fois le problème des discriminations et, partant, de la rumeur de sous-quotas.

Faut-il dire que le rapport fut coordonné par un avocat strasbourgeois, Laurent Hincker, qui n’allait donc sûrement pas s’auto-flageller.

En attendant, c’est Vincent ISITMEZ qui souffre s’il faut croire qu’un avocat qui donne des entretiens dans les journaux gratuits turcs est en déficit au moins de notoriété.

Encore une fois, il est regrettable qu’aucun d’eux n’ait eu le courage de saisir les instances compétentes comme la HALDE. Il est vrai que cette dernière peut ne pas présenter toutes les garanties d’impartialité dans ce cas précis, puisqu’elle a conclu un accord avec la corporation des avocats qui ne reconnaîtra jamais de pratique illicite en son sein.

Une toute autre configuration se présente avec S. Kader.

S. Kader, déchiffreur du Code BBR.

Voilà un étudiant diplômé de Sciences Po, titulaire d’un Master en droit des affaires, d’une Licence en management, d’un Master en sciences politiques et du Certificat d’avocat, entre autres. Pluridisciplinaire, il dispense quelques heures à l’Université et répond à toutes les sollicitations relatives à la défense des Droits de l’homme.

En 2003, il requiert son inscription au barreau de Strasbourg. Ses pièces justificatives sont examinées par une avocate, Christine RUESTCH qui va insister sur le fait qu’un de ses frères est « né en Algérie ».Cette hallucinante précision sur l’origine étrangère d’une tierce personne avait-elle pour but de renvoyer vers un inconscient collectif stigmatisé par le psychiatre Frantz FANON lorsqu’il rappelle les théories racistes qui avaient cours sur le « Nord-Africain » dont on ne peut « jamais lui faire intégralement confiance », « impulsif », « violent » 22 qu’il est ?

Ces faits seront suivies par d’autres de l’Ordre des avocats, émanation ressuscitée par le régime de Vichy, qui en son temps avait déjà expurgé de ses rangs nombre d’avocats jamais assez Français à part entière 23. Aujourd’hui même, l’instance représentative des avocats de Strasbourg, qu’est le conseil de l’ordre, ne bénéficierait sûrement pas du label de la diversité promu sans relâche par Azouz BEGAG, actuel ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances. Pas un seul « Black », « Beur » parmi les représentants des 700 avocats du barreau de Strasbourg.

Comme si le choix des avocats représentatifs de la profession répondait à un code BBR, excluant de fait toute candidature issue de l’immigration.

Revenons justement à sa procédure d’inscription qui d’ordinaire ne dure que quelques minutes aux dires des anciens avocats. Mais lui va bénéficier d’un traitement très spécial de la part du bâtonnier qui va user de ses pouvoirs pour étendre la procédure à près de 4 mois.

A défaut de trouver le moindre grief malgré le rallongement des délais, le bâtonnier va sortir de sa manche un grossier tour de passe- passe, à savoir que si Kader n’est objectivement coupable de rien, il devra quand même justifier d’un critère subjectif, la moralité.

Est-il besoin de préciser que S. Kader n’a jamais commis le moindre délit ou la plus petite incivilité ?

Ce subterfuge du détournement de la condition de la moralité avait déjà été découvert et dénoncé avec courage par Azouz BEGAG, juste avant de devenir ministre, dans un rapport public sur la police et les nouveaux Français 24 qui sonnait comme une réponse anticipée transposable aux interrogations d’Antoine GARAPON.

Après moult péripétie, le temps du procès 25 arrive enfin. S. Kader est accompagné par l’Association de Lutte contre les Discriminations en Alsace 26.

A la barre, le bâtonnier improvise un remake du vice et de la vertu ne sachant probablement pas qu’il régénérait d’outre-tombe la face noire de Robespierre qui avait imposé du temps de la Terreur le règne mortifère de la présomption de culpabilité 27.

Mais quelle crédibilité lui accorder dans son emploi de gardien du temple quand règne le favoritisme, contraire à la loi et à la déontologie ?

N’existe-t-il pas une attachée parlementaire dont le stage fut validé, selon une indiscrétion, alors qu’elle ne remplissait pas les conditions légales ? Robert BADINTER aurait dit qu’ il est vrai que son nom n’a pas de consonance étrangère.

De son côté, le procureur de COLMAR, entre les ombres tutélaires d’un Fouquier-Tinville accusateur public sous la Terreur et d’un Paul SUSINI procureur d’Alger et symbole extrême de la justice coloniale, a formulé un étrange non, tout en reconnaissant ne rien reprocher au profil du candidat.

Si la légèreté de la décision, qui ne brille ni pour son éthique de la conviction, ni pour son éthique de la responsabilité, n’emportait pas des conséquences irrémédiables pour le candidat, il aurait été plaisant d’inviter le procureur à lire la biographie du grand Léon GAMBETTA. Il aurait appris que la condition de moralité était déjà détournée de sa fonction au XIXè siècle pour interdire la profession d’avocats à ceux garnis d’une moustache à la MAUPASSANT, comme lui.

En tous les cas, l’exposition médiatique des cas précités commence déjà à produire des effets, plus ou moins vertueux sur le barreau de Strasbourg.

Le traitement inéquitable réservé aux avocats strasbourgeois d’origine africaine a conduit très récemment le barreau à purger sa dernière discrimination par une discrimination positive, tout aussi condamnable.

C’est ainsi que des avocats emprisonnés pour une affaire d’extorsion de fonds viennent d’être autorisés par le bâtonnier à poursuivre leur business.

Il est vrai que leur nom a une consonance étrangère&nbsp.

Il est surtout vrai que leur traitement de faveur fut accordé au lendemain du traitement de défaveur réservé à S. Kader.

Une recherche d’équilibre qui résonne comme un aveu d’injustice envers le postulant maghrébin.

Injustice impunie ? Verdict le 18 septembre 2006.

Il vient juste de tomber. Pas de maghrébin avocat à Strasbourg !

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1 Antoine GARAPON est magistrat, auteur d’ouvrages de sociologie judiciaire, fondateur de l’Institut des Hautes Etudes sur la Justice.

2 Antoine GARAPON, Diversité ethnique : Le mot et la chose. Pour une révolution réaliste. , p.38 in Revue Esprit, novembre 2005, dossier spécial La France des émeutes.

3 Prima facie, c’est-à-dire jugement ultra-rapide qui exprime la désirabilité ou l’indésirabilité d’une intention et d’une action : Paul RICOEUR, Soi-même comme un autre, éd. du Seuil, 1993.

4 Propos xénophobes impunis d’Alain FINKIELKRAUT, reproduits dans le numéro de novembre 2005 du mensuel Le Monde Diplomatique, sous le titre : Qui a dit … ?.

5 Antoine GARAPON, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, éd. Odile Jacob, 2001, p.311.
Ouvrage pénétrant sur bien des aspects du milieu judiciaire.

6 Pour des exemples historiques de déshonneur de la justice française :

– durant le temps des colonies : Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’Etat colonial, éd. Fayard, 2005.

– durant l’Occupation : numéro collectif de la revue Le Genre humain, Juger sous Vichy, été/automne, 1994.

– durant la guerre d’Algérie : Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, éd. La Découverte, 2001.

7 Fausto GIUDICE, Arabicides : une chronique française, 1970-1991, éd. La Découverte 1992.
Macabre comptablilité nationale des crimes racistes.

8 La surreprésentation des nouveaux Français chômeurs diplômés est même confirmée par Michèle TRIBALAT, in Les populations d’origine étrangère en France, revue Commentaire n°109, printemps 2005, p.142.

9 Le Monde du 5 novembre 2001, Les jeunes avocats issus de l’immigration se heurtent à une « discrimination latente », par Marie-Laure PHELIPPEAU.

10 Patrick WEIL, La République et sa diversité. Immigration, intégration, discrimination. éd. du Seuil, 2005.

11 Le rapport annuel de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité (HALDE) est librement consultable sur son site : http://www.halde.fr/

12 Alain SUPIOT, Critique du droit du travail, 1ère éd., PUF, 1994.

13 L’ex-bâtonnier de Marseille Sixte UGOLINI, retraité en Corse n’a rien vu, rien entendu pour ne rien dire dans ses Mémoires sur l’absence totale de nouveaux Français avocats exerçant sur l’île de beauté : Bâtonnier en liberté, éd. Autre Temps, 2006. Mais il a trop parlé lorsqu’il a fixé la date d’entrée des femmes dans la profession d’avocat. C’est 1900 et non 1925.

14 Dernières Nouvelles d’Alsace du 20 juin 2006, Pas de barreau pour l’avocat, par Ph. M.
Presse monopolistique avec un lectorat quotiennvore dixit Dominique E. WIRTZ-HABERMEYER, Histoire des Dernières Nouvelles d’Alsace, éd. Nuée-Bleue, 1987.

15 Oscar WILDE, Le portrait de Dorian Gray, (1891), éd. Gallimard, 1992.

16 Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) du 29 juillet 2003, Avocat et petit-fils d’un tirailleur sénégalais, par Céline LIENHARD.
A noter que le Président du SéNéGAL, Abdoulaye WADE, avocat de métier, a préféré nommer Consul du SÉNÉGAL pour l’Est de la France un strasbourgeois non-Sénégalais plutôt que son compatriote et confrère strasbourgeois, Cheik DABO.

17 Dans une interview dans les DNA du 7 décembre 2004, le bâtonnier se définit comme un « pur produit alsacien », donnant l’impression qu’il veuille, selon Frédéric HOFFET, conjurer la peur de l’Alsacien d’être ce qu’il est, intimement lié à un complexe d’infériorité. Frédéric HOFFET, pasteur et avocat strasbourgeois, auteur d’un ouvrage célébré en son temps : Psychanalyse de l’Alsace (1951), éd. Alsatia, 1994.
A la page 86, le pasteur-psychanalyste-avocat Frédéric HOFFET opposait d’un côté « métis », « demi-nègre d’Amérique »,« demi-Français de nos colonies » et de l’autre « race supérieure ».

18 Le silence du procureur est d’autant plus édifiant de la part de ce représentant de l’Etat qu’il milite pour être le représentant de la Nation ou de la société, sauf impossibilité à croire que le racisme est une valeur commune.
Pour un plaidoyer pro domo de la fonction de procureur de la République, un Que-sais-je ? n°3394 sur le Ministère Publique par Jean VOLFF, magistrat à la Cour de cassation, tellement sont énormes ses affirmations péremptoires sur la popularité de l’institution judiciaire à l’opposé de Guy CANIVET, président de la même Cour de cassation évoquant avec réalisme la crise de légitimité de la Justice, dans un entretien au journal Les Echos du 30 novembre 2004. Soit bien avant le syndrome Outreau.

19 Lucien KARPIK, Les avocats. Entre l’Etat, le public et le marché. XIIIè-Xxè siècle, éd. Gallimard, 1995.
Vision plus historico-sociologique que sociologico-économique des rapports entretenus avec l’argent par l’avocat, titulaire d’une véritable rente de situation conférée par le monopole français en porte-à-faux avec le principe européen de la libre entreprise.

20 Revue Saisons d’Alsace, printemps 2005, dossier spécial, les Turcs et nous p. 52.

21 Rapport public de 1999 sur « L’entrée de la profession d’avocat », sous la direction de Jaqueline IGERSHEIM, Laurent HINCKER et Juan MATAS.
Rapport financé par le Ministère de la Justice, en pure perte tellement les faits de discrimination sont au pire niés, au mieux occultés.
Même constat d’aveuglement chez l’avocat strasbourgeois Marc LEYENBERGER, pourtant membre de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance.

22 Frantz FANON, Les damnés de la terre, éd. Folio, 1991 (1961), p. 353.
Pendant que Mezri HADDAD s’interroge sur l’existence d’une violence anomique ou atavique propre aux arabes, (in La République brûle-t-elle ? Essai sur les violences urbaines françaises. , sous la dir. de Raphaël DRAI et Jean-François MATTEI éd. Michalon, 2006),
Denis SALAS dédouble son regard, de la visibilité des violences urbaines, contre-feu à l’invisibilité de la délinquance, in La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal. éd. Hachette, 2005. p. 151.

23 Robert BADINTER, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944), éd. Fayard, 1997.

24 Azouz BEGAG, La République à ciel ouvert, éd. la Documentation française, 2004, p. 46.

25 Soraya AMRANI-MEKKI, Le temps du procès civil, éd. Dalloz 2002. Jeune et déjà juriste réputée, qui cultive la coquetterie de citer son lieu de naissance, Montfermeil. Sans discrimination positive, elle a gravi brillamment tous les échelons de sa profession.

26 L’association de lutte contre les discriminations et pour l’égalité des droits (ALDA) a un site internet dont sont extraits certains articles de presse : http://aldalsace.free.fr
ALDA est constituée d’une équipe aussi compétente que motivée, sans complaisance ou résignation face à toutes les discriminations.

27 L’article 6 de la loi du 22 Prairial de l’an II suspectant « toute personne qui n’avait pas de certificat de civisme délivré par les sections révolutionnaires locales », in Denis SALAS, Du procès pénal, éd PUF, 1992, p.107 et s

28 Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 29 juillet 2006, Deux avocats peuvent exercer à nouveau, par P.F.

Catégorie :: Opinions

Commentaires (5)

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  1. s dit :

    ddddd

  2. broubakir dit :

    pas mal

  3. Ali dit :

    Que signifie  » étrangère&nbsp »? svp.

  4. le pas con dit :

    Votre article est fort interessant; je remarque que de peur de représailles vous ne l’avez pas signé : vous subissez aussi de la discrimination.
    Certains en veulent vraiment aux avocats d’origine africaine de strasbourg, ce qui totalement Con parce que il n’yaura plus de couleurs dans les tribunaux.
    Trève de plaisanterie il est inadmissible que certaines personnes (juges, avocats, etc..) cherchent à ternir l’image de la juridiction strasbourgeoise; sinon comment explique t-on que tous les avocats d’origine étrangère soient systèmatiquement épinglés par le même magistrat pour des affaires parfois très légère. Les DNA diffusant alors aussitôt des informations censés relever du secret d’instruction – Mon *** – ; La réalité c’est que tout est monté par les policiers qui revendent dees informations aux feuilles de choux avec la complicité de soit disant juge. On comprend que la machine judiciaire cherche à casser, détruire et anéantir les pauvres avocats africains : Maître BATOUM Didier, Jean-Marc TOUON, CHEICK DABO ont été les premieres victimes du complot judiciaire ourdi par un certain juge bien connu de tous. Quels sont les prochains avocats africains qui subiront les frais de la justice strasbourgeoise ? L’avenir confirmera nos propos…
    En tout cas il ne fait pas bon vivre d’être avocat d’origine africaine à strasbourg. Les avocats de souche française peuvent à tout va commettre des délits, la préférence nationale les couvrira et les tirera d’affaire, et les DNA resteront muet.

  5. Lu relu, la france est un pays diversifiant pourtant. Parler ne suffit pas! il faut agir et réunir toute personne ayant subi le racisme. Victime et maintenant fière de mes origines. Je ne suis plus ce que je ressentais être, mais ce que j’ai encore au fond de mes entrailles. « la france aux français! les arabes dehors! » et pourtant notre president continu et ne cesse de venir en aide à ce pays qui est la france. Nousne sommes pas les responsables du deficit. Nous sommes les imbéciles qui nous taisons, puisque notre cher president BOUTEFLICA arrive en aide à ce pays qui chaque jour nous fait revivre un passé où nous, nous étions point né.

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